Philosophie et bonheur, à propos d'un livre de Roger-Pol Droit par José Le Roy

Roger-Pol Droit vient de publier un livre La philosophie ne fait pas le bonheur qui attaque les idées de la "philo-bonheur",  c'est-à-dire la conception défendue par beaucoup aujourd'hui selon laquelle la philosophie conduit réellement au bonheur. Cette perspective lui paraît fausse,  mensongère,  inepte, elle est "essentiellement ridicule et nuisible" et plus encore c'est "une immense entreprise de normalisation,  de domination,  d'asservissement."Rien que  ça!

Sont ainsi visés pêle-mêle : André Comte-Sponville, Luc Ferry,  Michel Onfray, Robert Misrahi,  Frédéric Lenoir... et d'autres anonymes méprisés par notre auteur : les coachs du bonheur.

Quand on prétend ainsi comme Roger-Pol Droit renverser la table,  il faut en avoir les moyens, or, manifestement R-P D. ne les a pas : le livre est simpliste et  pauvre en arguments. On a connu R-P D. mieux inspiré comme dans son livre L'oubli de l'Inde notamment,  mais il est vrai qu'il y a de cela bien longtemps...

 

Qu'est-ce qui ne va pas du tout avec ce livre?

Affirmer que la philosophie ne vise pas le bonheur contredit manifestement la définition de la philosophie antique. Aristote, Epicure, Epictete, les sceptiques...etc font bien du bonheur et de la sagesse le but ultime de leurs théories philosophiques et de leurs pratiques. Sans parler de philosophes plus récents comme Montaigne, ou Spinoza. Donc soutenir que la philosophie n'a rien à voir avec le bonheur n'a pas de sens.

R-P D. nous rappelle que dans les années 60 et 70 "la philosophie ne se préoccupait aucunement du bonheur individuel. Le définir, le rechercher n'était pas son souci. Conduire au bonheur, le promettre, le garantir ne lui serait pas venu à l'esprit une seconde. Elle n'avait cure du projet de se transformer soi-même. L'idée même que la philosophie puisse faire vivre de façon différente ceux qui la pratiquent lui aurait paru bien étrange." R-P D. vante ce moment glorieux de la philosophie où celle-ci se perdait dans les niaiseries de la psychanalyse et trouvait très interessantes les errances du marxisme. Or en fait, dans ces années-là en effet et depuis bien longtemps, la philosophie universitaire n'était qu'une coquille morte et abstraite, éloignée de son essence d'amour de la sagesse.

Tout cela Pierre Hadot nous l'a enseigné; Hadot a montré magistralement que la philosophie moderne a trahit le coeur de la philosophie, son projet et son origine : nous conduire à une vie meilleure. R-P D. n'ose pas s'en prendre à Pierre Hadot, mais il regrette que les philosophes incriminés aient osé le prendre au sérieux et aient essayé de renouer le fil rompu qui nous relie à la sagesse grecque, à la philosophie comprise comme voie d'éveil et de bonheur.

R-P D. trouve aussi qu'il est très "bête" de juger un philosophe à sa vie : "Certains ont fini par conclure et oser proclamer qu'une philosophie ne vaudrait qu'en raison de son impact sur l'existence. L'exemple donné par le philosophe lui-même, dans sa vie, serait en quelque sorte la pierre de touche de sa pensée. Il ya là beaucoup de bêtise." 

R-P D devrait relire Epictète qui écrit "Il y aurait de quoi rougir si, lorsqu'on me dit: "Apprends-moi à lire Chrysippe", je n'étais pas en mesure de montrer une conduite semblable et conforme à ses écrits. " Epictète dit clairement ici que le but de la philosophie n'est pas d'expliquer ce que dit Chrysippe (célèbre philosophe stoïcien) - cela ce n'est encore que de la grammaire - non, le philosophe c'est celui qui met en pratique les maximes et qu'on juge sur sa vie, non sur ses discours.

Porphyre (un philosophe disciple de PLotin ), cité dans le livre par R-P D. avait proclamé : "Il est vide, le discours du philosophe qui ne soigne aucune passion humaine. De même en effet que la médecine ne sert à rien si elle ne soigne pas les maladies du corps, de même la philosophie non plus ne sert à rien si elle ne chasse pas la passion de l'âme."

Vide.

 

José Le Roy

© 2018 par José Le Roy

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